Mouvements sociaux au Brésil

Après les différentes visites de campements et communautés et notre break dans la ville de Porto Seguro, nous sommes rentrés à São Paulo à l’ENFF. Après une semaine où nous avons bougé tous les jours et voyagé en groupe, c’était avec plaisir que nous retournions dans un lieu connu et confortable. Lors de nos quelques derniers jours à São Paulo, nous avons rencontré des représentants de différents mouvements sociaux du Brésil.

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Le Centre des Médias Populaires

Notre première rencontre fut avec le Centre des Médias Populaires, tout juste créé en 2015, dans le but de rassembler différents médias libres de tout contrôle, par opposition aux médias traditionnels. Parmi ces nouveaux vecteurs d’information, il y a par exemple le site web Saúde Popular, dédié au secteur de la santé au Brésil et aux problèmes qui y sont liés (https://saude-popular.org/). Le Centre s’occupe aussi de gérer Guerilla, un ensemble de pages Facebook qui traitent de l’actualité avec humour, créant des memes et essayant de faire le buzz pour attirer l’attention sur certaines problématiques.

Nous avons plus longuement discuté du Brasil de Fato, un site web d’information (https://www.brasildefato.com.br/). Celui-ci a été créé en 2003 et prenait alors la forme d’un journal. C’est en 2013 que le format a été modifié, le site web coexistant aujourd’hui avec un journal de format plus petit. L’apparition du journal correspond à une période de démobilisation de la population suite aux élections de Lula et Dilma. En effet, le PT étant au pouvoir et la croissance économique soutenue, il était devenu beaucoup plus difficile pour les mouvements sociaux de mobiliser des personnes qui avaient maintenant un travail, un salaire, des enfants à l’école, etc. Bien que les conditions de vie s’amélioraient pour une partie de la population, tout ne s’est pas résolu une fois la gauche au pouvoir et les luttes sociales se doivent encore d’être menées.

Le Brasil de Fato a pour but de participer à la démocratisation des médias et de la communication, ainsi que de contribuer au débat et à l’analyse des faits politiques et sociaux du Brésil. C’est un média gratuit qui est présent dans cinq Etats du Brésil. En plus des articles, le site propose des émissions télévisées et radiophoniques. Les émissions sont centrées sur l’actualité locale et nationale, mais aussi sur la musique ou encore la cuisine. D’autres formats sont adoptés afin de favoriser l’interactivité. Le site a par exemple développé un jeu simulant les possibilités de carrière en fonction des inégalités sociales, ainsi qu’une calculatrice évaluant le montant de sa retraite une fois la réforme sur la pension appliquée.

Il y a une quarantaine de personnes qui travaillent pour le Centre, des cuisiniers, secrétaires et responsables des finances aux journalistes. Lors de notre visite, tout le monde était sur le qui vive, car la veille, un enregistrement prouvant la corruption du Président a été rendu public. Plusieurs manifestations contre Michel Temer ont eu lieu spontanément en ville et ont tenu les journalistes éveillés toute la nuit. Celles-ci n’étaient pourtant pas relayées par les médias traditionnels, ce qui montre à quel point l’information y est contrôlée. Les médias traditionnels essayent d’ailleurs de disqualifier la plateforme, l’accusant de faire de la propagande. Le Brasil de Fato a aussi déjà reçu des menaces de multinationales ou grands propriétaires lorsqu’ils y sont critiqués.

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O Movimento dos Atingidos por Barragens (MAB)

Nous avons ensuite rencontré le Mouvement des personnes affectées par les barrages. Au Brésil, 90% de l’énergie est produite par des barrages hydro-électriques. On y compte aujourd’hui plus de 2000 barrages, et 1200 nouveaux projets de construction sont prévus pour les années à venir. Le problème, c’est qu’il n’y a aucune loi qui protège les personnes qui sont expulsées de leurs terres à cause de la construction de barrages. En effet, on estime que 1,5 million de personnes sont touchées par les barrages, et 70% d’entre elles ne sont pas compensées pour leurs pertes.

Le Mouvement des personnes affectées par les barrages a pour but, tout d’abord, de trouver des terres où ces personnes puissent être réinstallées. Au-delà de cette lutte immédiate, le Mouvement dénonce le système de production d’énergie du Brésil, totalement privatisé. Le prix de l’énergie a augmenté d’au moins 100% et les conditions de travail sont exécrables. De plus, le groupe souligne le fait que sur toute l’énergie produite au Brésil, seulement 16% est destiné aux habitations et aux petites entreprises. La majorité de l’électricité est consommée par les grosses entreprises et multinationales, notamment des secteurs de l’agrobusiness et de l’exploitation minière.

La Commission des Droits de l’Homme au Brésil a reconnu que la construction d’un barrage allait de pair avec 16 violations des droits humains, notamment dû aux conditions de vie et de travail. Dans de telles situations, les communautés autochtones sont plus vulnérables car il n’existe aucun territoire autochtone reconnu au Brésil. Les femmes sont aussi plus sévèrement touchées que les hommes. En effet, lorsqu’un projet de construction se met en place, celui-ci vient avec son lot de travailleurs, des hommes. Se développent alors harcèlement, prostitution, viol, parfois même encouragés par la compagnie qui installe des bars et autres lieux de divertissements autour du site de travail. Tout le salaire des travailleurs y passe, consommant drogues, alcool et femmes.

Face à cette situation, le mouvement a créé une plateforme de consultation populaire, rassemblant des étudiants, des personnes affectées par les barrages, des travailleurs, des intellectuels, des mouvements sociaux, … Le MAB n’est pas contre la construction de barrages, mais propose une série d’étapes et de principes à suivre pour que celle-ci soit respectueuse de l’environnement et des personnes. De plus, lorsque le mouvement apprend la construction d’un nouveau barrage, il se rend auprès des communautés qui pourraient être affectées et essaye d’organiser, éduquer et politiser les habitants pour que ceux-ci puissent, par la suite, mieux gérer la situation.

O Movimento Pela Soberania Popular na Mineração (MAM)

Lors de notre deuxième journée en ville, nous avons rencontré le Mouvement pour la souveraineté populaire du secteur minier. Depuis la colonisation, le Brésil est exploité pour ses minéraux : or, argent, fer, charbon, manganèse, uranium, mais aussi sable, roches et terre. 50% du territoire du Brésil est concerné par des activités minières. Depuis la récession économique du pays en 2013, les licences minières ont été accordées de manière encore plus flexible. Ceci combiné avec la chute du prix du fer depuis 2008, les exploitations sont de plus en plus larges et les conditions de travail de plus en plus pauvres. On estime à plus de 5 millions le nombre de personnes touchées par l’activité minière au Brésil.

Dans les années 80, 900 km de rails ont étés installés de la ville d’Eldorado dos Carajás à la mer afin de favoriser l’acheminement des produits vers les centres d’exportation. Ces rails passent à travers des terres indigènes, des quilombos (des communautés fondées par d’anciens esclaves africains), et des villages. Sur ces 900 km, seulement 10 ponts pédestres et 14 ponts routiers ont été construits. Chaque mois, les morts s’accumulent, tout le monde traversant à n’importe quel endroit, manque de choix.

Peut-être avez-vous entendu parler de la catastrophe de Bento Rodrigues qui a eu lieu en 2015, dans l’Etat de Minas Gerais (littéralement Mines Générales en français) ? Deux barrages ont cédé, relâchant 60 millions de tonnes de boue et de déchets produits par l’extraction minière de fer, sur une étendue de 700 km. Catastrophe raciale, déciment l’entièreté du village et sa population afro-brésilienne, et catastrophe environnementale, tuant toute la biodiversité et contaminant l’ensemble des rivières et cours d’eau de la région, ses impacts sont gigantesques. Des troubles psychologiques ont été observés dans les populations situées près de barrages et mines, vivant dans la peur qu’une telle catastrophe leur arrive aussi. La compagnie minière responsable des deux barrages a été déclarée coupable, ceux-ci ayant cédé suite à un manque d’entretien, mais n’a jamais reconnu sa responsabilité. Des populations entières sont indirectement touchées car elles n’ont d’autre choix que de boire l’eau des rivières contaminées et de l’utiliser pour entretenir leurs champs et abreuver leur bétail. Paradoxalement, les régions décimées par la boue affichent maintenant des bannières suppliant la compagnie de relancer ses activités, car leurs habitants ont tous perdu leur emploi, ne gagnent plus d’argent et deviennent de plus en plus affamés.

Comme le MAB, le MAM fait pression pour que le gouvernement dédommage les personnes affectées par l’exploitation minière et qui ont été expulsées de leurs terres. Le mouvement veut aussi proposer un nouveau modèle économique d’exploitation minière créé grâce à une consultation populaire. De mai à novembre, celui-ci organise des assemblées populaires dans une centaine de villes de onze Etats du Brésil. La plus grosse difficulté du mouvement est de convaincre les gens des impacts négatifs de l’exploitation minière, faisant face aux discours très convaincants des compagnies, promettant modernisation, salaire et meilleures conditions de vie. Pourtant, les exploitations minières vont de pair avec des conditions de travail éprouvantes et des problèmes de santé pour les travailleurs, une grande pollution environnementale, ainsi qu’une augmentation de la violence sexuelle, comme nous en avons parlé précédemment dans le cas des barrages.

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Alba

Après le MAM, nous avons rencontré des représentants de l’Alba, l’alliance bolivarienne pour les Amériques. Celle-ci est née en 2004, en opposition à la proposition de Bill Clinton de créer la Zone de Libre Echange des Amériques (ZLEA). A cette période, Chavez est au pouvoir au Venezuela et a résisté à la tentative de Coup d’Etat américain, Lula est fraîchement élu au Brésil et le Forum Social Mondial a été lancé à Porto Alegre en réponse au Forum économique mondial.

L’Alba se veut contre le néolibéralisme et met en place des échanges non-monétaires entre pays de l’Amérique latine, basés sur la solidarité et la coopération. Ainsi, le Venezuela a fourni Cuba en pétrole en échange de docteurs qualifiés. Le groupe mobilise une panoplie de mouvements sociaux, tous rattachés par des principes politiques et sociaux communs. Aujourd’hui, l’Alba a le projet de s’étendre mondialement et de rallier d’autres mouvements sociaux en dehors de l’Amérique du Sud qui partagent les mêmes valeurs et revendications.

A Juventude

Notre dernière rencontre fut avec un mouvement dédié à la jeunesse, issu d’un besoin de rassembler les jeunes, qu’ils soient de la campagne ou de la ville. Le mouvement ne mène pas un combat unique mais s’attaque à toutes les contradictions de la société subies par les jeunes. Par exemple, le groupe revendique un meilleur accès à l’université et au travail pour les jeunes, défend la gratuité des transports, et lutte contre la descente de l’âge de responsabilité pénale de 18 à 16 ans. En 2012, le Mouvement a mis en place des actions visant à révéler l’identité d’anciens tortionnaires durant la dictature brésilienne en se rendant à leurs maisons et en dénonçant leurs actes, ce qui lui a valu un prix de la Commission des Droits de l’Homme au Brésil.

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